
Points essentiels
- Ada Lovelace (1843). Dans ses notes sur la machine analytique de Charles Babbage figure le premier algorithme publié destiné à une machine. Elle a aussi pressenti qu’une machine pourrait traiter des symboles, et même composer de la musique.
- Karen Spärck Jones (1972). Cette informaticienne de Cambridge a inventé l’IDF (inverse document frequency), qui donne plus de poids aux mots rares d’un ensemble de documents. Le TF-IDF qui en découle reste au cœur des moteurs de recherche.
- Fei-Fei Li (2009). Elle a créé ImageNet, plus de 14 millions d’images annotées, dont le concours a déclenché en 2012 l’essor du deep learning. Elle a ensuite cofondé AI4ALL pour diversifier les talents de l’IA.
- Rana el Kaliouby (2009). Née au Caire, elle a cofondé Affectiva, pionnière de l’« Emotion AI » qui analyse les expressions du visage et de la voix.
Introduction : L'IA, un enjeu de diversité et d'inclusion
On demande rarement qui construit l’intelligence artificielle, alors qu’elle décide de plus en plus de choses : quel CV est lu, quel visage est reconnu, quelle réponse apparaît en premier. Le 30 octobre, à Rabat, AI4Morocco et AI HUB ont réuni une communauté autour de cette question, lors d’une soirée networking intitulée Femmes et IA : du constat à l’action.
Elle était animée par Salma Gherraby, fondatrice et CEO de DEVSTRATECH, experte en IA et transformation digitale, et Research & Innovation Lead de Women in AI Morocco. Son parcours est le meilleur point d’entrée : une licence en mathématiques appliquées, un master en théorie des systèmes et informatique (Prix Imagine Cup Maroc 2014), une recherche doctorale en combinatoire et algèbre, le programme TechWomen à la Silicon Valley en 2019, puis la création de DEVSTRATECH en 2023. Elle enseigne à l’ESLSCA Paris, à l’UIR, à l’UM6P et à HESTIM, et a formé plus de 2 000 personnes à l’IA, en entreprise comme à l’université. Un parcours qu’elle qualifie de « non linéaire », avec un fil rouge : démocratiser le numérique et l’IA par le développement des compétences humaines.
Sa présentation suivait trois temps : le constat, les opportunités, les leviers.
Les Pionnières de l'IA : Une Histoire de Contributions Féminines
Avant les chiffres, un rappel : les femmes ne sont pas de nouvelles venues dans l’IA. Elles ont marqué presque chaque étape de son histoire.
- Ada Lovelace (1843). Dans ses notes sur la machine analytique de Charles Babbage figure le premier algorithme publié destiné à une machine. Elle a aussi pressenti qu’une machine pourrait traiter des symboles, et même composer de la musique.
- Karen Spärck Jones (1972). Cette informaticienne de Cambridge a inventé l’IDF (inverse document frequency), qui donne plus de poids aux mots rares d’un ensemble de documents. Le TF-IDF qui en découle reste au cœur des moteurs de recherche.
- Fei-Fei Li (2009). Elle a créé ImageNet, plus de 14 millions d’images annotées, dont le concours a déclenché en 2012 l’essor du deep learning. Elle a ensuite cofondé AI4ALL pour diversifier les talents de l’IA.
- Rana el Kaliouby (2009). Née au Caire, elle a cofondé Affectiva, pionnière de l’« Emotion AI » qui analyse les expressions du visage et de la voix.
- Daphne Koller (2012). Cofondatrice de Coursera, elle a ouvert les cours des grandes universités au monde entier.
- Joy Buolamwini (2018). Avec Timnit Gebru, elle a révélé les biais des systèmes d’analyse faciale (nous y revenons plus bas).
- Mira Murati (2022). Directrice technique d’OpenAI lors du lancement de ChatGPT, qui a mis l’IA générative entre toutes les mains.
Le Paradoxe Actuel : Des Talents Féminins Sous-Représentés et Exposés
Le Maroc a aussi ses pionnières, qui bâtissent l’écosystème : Ghita Mezzour, qui a porté la stratégie Digital Morocco 2030 ; Amal El Fallah Seghrouchni, experte des systèmes multi-agents ; Saida Belouali, spécialiste de l’éthique de l’IA à l’Université Mohammed Ier ; Maha Gmira, dont la chaire ICESCO-UEMF « Femmes en sciences » a réuni plus de 4 000 femmes autour de l’IA ; Lamiae Azizi (UM6P), Hajar Mousannif (Université Cadi Ayyad), Kaoutar El Maghraoui (IBM Research) et Kenza Ait Si Abbou, qui démystifie l’IA dans son livre Keine Panik, ist nur Technik.
C’est probablement le chiffre le plus parlant de la soirée. Au Maroc, 42,2 % des diplômés en ingénierie sont des femmes, une proportion supérieure à celle de nombreux pays de l’OCDE (UNESCO, via Médias24, 2021). Pourtant, seules 16,8 % des femmes sont actives en 2024, contre 20,4 % en 2014, et 30,2 % des diplômées du supérieur sont sans emploi, contre 17,9 % des hommes (étude CEMRAP, via Hespress, 2026).
Le Maroc forme des talents, puis les perd en route.
Plus on monte, moins elles sont nombreuses.
Le même phénomène apparaît à l’échelle internationale. Aux États-Unis en 2025, les femmes représentent 50 % des embauches hors IA, 26 % des embauches dans l’IA et 13 % des postes de direction dans les entreprises de l’IA (LinkedIn Economic Graph). Dans la tech en général, elles forment 29 % des effectifs et 14 % des postes de direction (ONU, Gender Snapshot 2025).
Et l’IA les concerne de très près : 28 % des emplois occupés par des femmes sont exposés à l’automatisation par l’IA, contre 21 % pour ceux occupés par des hommes (ONU, 2025).
La conclusion de la conférencière tient en une phrase : plus exposées à l’IA, moins présentes là où elle se construit.
Quand l'IA Reproduit les Biais : Des Exemples Concrets
Ce déséquilibre n’est pas qu’une question d’équité interne. Il se retrouve dans les produits. Quatre cas documentés ont été présentés :
- Le recrutement. Un outil de tri de CV testé par Amazon pénalisait le mot « women’s ». Entraîné sur des candidatures passées surtout masculines, il avait appris à écarter des profils féminins. Il a été abandonné (Reuters, 2018).
- Le langage. Des modèles entraînés sur Google News associaient « homme » à « programmeur » et « femme » à « femme au foyer » (Bolukbasi et al., 2016).
- Les assistants vocaux. Voix féminines par défaut, réponses complaisantes face au harcèlement : l’UNESCO a pointé Siri, Alexa et Google Assistant (2019).
- L’IA générative. Selon l’UNESCO (2024), Llama 2 décrit les femmes dans des rôles domestiques environ quatre fois plus souvent que les hommes.
Des Opportunités Émergentes pour les Femmes dans l'IA
Et l’exemple le plus parlant reste celui de l’analyse faciale. L’étude Gender Shades (2018), de Joy Buolamwini et Timnit Gebru, a mesuré jusqu’à 34,7 % d’erreurs pour les femmes à peau foncée, contre 0,8 % au plus pour les hommes à peau claire. Ces travaux ont poussé de grandes entreprises à revoir leurs systèmes et ont nourri le débat sur la régulation. Joy Buolamwini a fondé l’Algorithmic Justice League.
Tout n’est pas sombre. D’après le WEF et LinkedIn (mars 2025), l’écart de compétences en IA entre femmes et hommes s’est réduit dans 74 économies sur 75 entre 2018 et 2025. Sur Coursera, 36 % des inscriptions aux cours d’IA générative venaient de femmes en 2025, contre 32 % en 2024. Elles restent toutefois moins d’un tiers des profils qualifiés en IA.
Trois portes s’ouvrent, selon Salma Gherraby :
- Prototyper sans coder. L’IA générative et le no-code abaissent la barrière technique.
- Entreprendre plus vite. Tester une idée, une offre ou un marché en quelques jours.
- Accéder à de nouveaux métiers. Gouvernance de l’IA, IA responsable, intégration métier.
Accélérer le Changement : Leviers Individuels et Cadre Collectif
Trois leviers individuels ont été proposés :
- Se former en continu, et le montrer. Certifications, projets concrets, portfolio : rendre ses compétences visibles.
- Prendre la parole. Publier, intervenir, candidater aux prix et aux programmes.
- S’entourer. Réseaux, mentorat, communautés de pratique : avancer à plusieurs.
Un Appel à l'Action et aux Échanges
Côté cadre juridique, le Maroc dispose déjà d’appuis : l’article 19 de la Constitution de 2011 (égalité et objectif de parité), la Recommandation UNESCO sur l’éthique de l’IA signée en 2021, et le projet de loi Digital X.0, qui annonce transparence et non-discrimination. En Europe, l’AI Act classe l’IA de recrutement parmi les systèmes « à haut risque », avec des obligations attendues à partir de décembre 2027. C’est un enjeu direct pour les entreprises marocaines liées au marché européen.
Ce que nous pouvons demander collectivement : des audits de biais de genre, des données ventilées par sexe, et la parité dans la gouvernance de l’IA.
La soirée s’est terminée par un défi simple : choisir un levier ce soir-là, s’y tenir pendant 30 jours, et en parler à la personne assise à côté de soi. La séance de questions a tourné autour de deux interrogations : quel frein vous a le plus coûté jusqu’ici ? et quel outil d’IA a changé votre façon de travailler ?
Merci à Salma Gherraby pour son intervention, et à toutes les participantes et personnes présentes pour la qualité des échanges. Pour retrouver la conférencière : linkedin.com/in/salmagherraby · devstratech.com.
Pour participer à nos prochaines rencontres, suivez AI4Morocco et consultez nos événements sur aihub.ma.
Auteur
AI HUB Editorial
Research Desk


